L’imagination, une ressource vitale du dirigeant libéral
Diriger un cabinet dentaire aujourd’hui ne se résume plus à exercer un métier de soin. C’est évoluer dans un monde complexe, mouvant, parfois instable, où le praticien est appelé à faire coexister plusieurs postures : soignant engagé auprès de ses patients, manager responsable d’une équipe, actionnaire garant de l’équilibre économique et de la pérennité de la structure. Cette pluralité de rôles, loin d’être anecdotique, constitue l’un des grands défis des professions libérales contemporaines.
Pendant longtemps, le savoir a été présenté comme la clé principale pour faire face à cette complexité. Savoir médical, savoir technique, savoir juridique, savoir managérial. Accumuler des compétences, se former, s’informer, se comparer, apprendre encore. Le savoir rassure. Il donne des repères, des cadres, des procédures. Il permet d’anticiper, de contrôler, de réduire l’incertitude. Et il reste, bien sûr, indispensable.
Mais il arrive un moment où le savoir, aussi solide soit-il, ne suffit plus. Non parce qu’il serait mauvais ou incomplet, mais parce que la réalité vécue devient trop singulière, trop humaine, trop mouvante pour entrer dans des modèles préexistants. Lorsque les tensions s’accumulent, que les repères habituels vacillent, que les solutions éprouvées cessent de fonctionner, une autre faculté devient nécessaire pour continuer à avancer.
Cette faculté, c’est l’imagination.
Non pas une imagination décorative, fantaisiste ou désincarnée, mais une imagination vitale. Une capacité profonde à se représenter une possibilité là où aucune solution évidente n’existe encore. Une faculté de passage, qui permet de traverser l’épreuve plutôt que de s’y figer. Une intelligence à part entière, souvent silencieuse, parfois discrète, mais décisive dans les moments clés.
C’est cette imagination qui, tout au long de mon parcours professionnel, m’a permis de tenir lorsque les cadres habituels ne suffisaient plus. Lorsque les réponses toutes faites ne répondaient plus aux questions que je portais. Lorsque les injonctions extérieures entraient en conflit avec une exigence intérieure plus profonde. L’imagination m’a permis de ne pas me réduire à ce qui était déjà connu, déjà balisé, déjà prescrit.
Comme le formulait avec justesse Albert Einstein : « L’imagination est plus forte que le savoir. »
Non pas parce que le savoir serait inutile, mais parce qu’il vient toujours après. Le savoir organise, structure, formalise. L’imagination, elle, précède. Elle ouvre. Elle rend possible ce qui ne l’était pas encore.
Dans les professions libérales, cette faculté est paradoxalement très sollicitée et très peu reconnue. Elle est sollicitée au quotidien pour ajuster, bricoler, inventer, contourner, s’adapter. Mais elle est rarement nommée, encore moins valorisée. Elle reste souvent cantonnée à une forme de débrouille, de bricolage intelligent, presque honteux, comme si elle ne méritait pas le statut de compétence légitime.
Or, sans imagination, il n’y a pas de transformation possible. Il n’y a que la répétition du connu ou la fuite en avant. Imaginer, c’est déjà commencer à transformer. C’est accepter de se représenter une autre manière d’habiter ses rôles, une autre façon de diriger, une autre relation au travail, au temps, à la responsabilité. Avant même de savoir comment y parvenir.
Mais pour que l’imagination puisse émerger, encore faut-il qu’un certain nombre de conditions soient réunies.
Un enfant, pour imaginer, pour rêver, pour inventer des mondes, a besoin de calme. Il a besoin de douceur. Il a besoin d’un espace suffisamment sécurisé pour ne pas être immédiatement rappelé à la performance, à l’utilité, au résultat. Il a besoin d’un temps où rien n’est exigé, où tout n’est pas évalué, où l’erreur n’est pas sanctionnée.
Il en va de même pour les adultes. Et plus encore pour les dirigeants libéraux, pris dans l’urgence permanente, la responsabilité financière, la charge émotionnelle, les attentes multiples et parfois contradictoires. Lorsque tout est pressant, tout est mesuré, tout est jugé, l’imagination se rétracte. Elle se fait discrète, prudente, voire silencieuse. Non parce qu’elle a disparu, mais parce qu’elle n’a plus d’espace pour s’exprimer.
C’est ici que la notion d’espace devient centrale.
Un espace de coaching, lorsqu’il est pensé et tenu avec justesse, peut devenir une bulle de douceur et d’humanité. Un lieu à part, hors du tumulte quotidien, où le dirigeant peut enfin déposer ce qu’il porte, sans devoir immédiatement le résoudre. Un espace où la parole n’est pas instrumentalisée, où le doute n’est pas disqualifié, où la complexité n’est pas simplifiée à outrance.
Dans cette bulle de douceur et d’humanité, quelque chose se détend. Le rythme ralentit. La pression baisse. Et progressivement, l’imagination peut refaire surface. Non sous la forme de solutions miracles, mais sous la forme d’intuitions, de pistes, de représentations nouvelles. Des images encore floues, parfois fragiles, mais porteuses de sens.
Retrouver son imagination, ce n’est pas fuir la réalité. C’est au contraire s’y reconnecter autrement. C’est retrouver son essence, ce noyau vivant qui a souvent présidé au choix du métier, mais qui s’est parfois perdu sous les couches successives de contraintes, d’obligations et d’adaptations. C’est se redonner la possibilité de choisir, plutôt que de subir.
Dans mon accompagnement, je ne cherche pas à imposer des modèles, ni à proposer des solutions clés en main. Chaque cabinet est singulier. Chaque dirigeant porte une histoire, des valeurs, des contraintes qui lui sont propres. Imaginer son propre chemin de cabinet, c’est accepter cette singularité et lui donner une forme ajustée, plutôt que de chercher à se conformer à un idéal extérieur.
L’imagination permet précisément cela : inventer une manière personnelle et cohérente d’habiter ses rôles. Non pas supprimer les tensions entre soignant, manager et actionnaire, mais apprendre à les articuler autrement. Non pas viser une perfection illusoire, mais une justesse vivable.
Aujourd’hui, cette imagination n’est plus pour moi une ressource de survie ou une compétence marginale. Elle est devenue pleinement légitime, structurante, et au cœur de mon identité de coach. Aider un dirigeant libéral, c’est souvent l’aider à retrouver cette faculté oubliée ou étouffée. Lui offrir un espace où il peut à nouveau rêver, non par fuite, mais par fidélité à ce qu’il est profondément.
Car c’est toujours de là que naissent les transformations durables : d’un imaginaire retrouvé, incarné, et progressivement mis en œuvre dans la réalité concrète du cabinet.